Dibu Bakab,
Dibu Bakab,
Dibu Bakab, Acrylique sur toile 180 x 130 cm 2018 © Kassou Seydou
La Galerie Cécile Fakhoury à Dakar a le plaisir de présenter Mbindoum kaw gue, une exposition personnelle de Kassou Seydou.
 
Tous, ou presque, ils nous regardent. Ils – ces êtres légèrement disproportionnés, ces géants sympathiques – nous invitent à partager leur attente irrésolue. Il faudra vous aussi vous asseoir au milieu d’eux, sur le banc du même bois que les arbres représentés dans les toiles pour saisir la temporalité des œuvres de Kassou Seydou. Car, c’est une temporalité du paradoxe que représente l’artiste, une temporalité double où cohabitent sur le même plan latence entêtée et fuite vers l’avant tout aussi bornée: la temporalité d’un Sénégal contemporain à l’artiste.
 
De leur exode rural vers la ville prometteuse d’avenir, les Kings sont revenus. La métropole et son miroir aux alouettes n’a pas tellement de place pour eux, jeunes gens de la génération smartphone. Kassou Seydou observe alors un exode parmi d’autres. Celui-ci a la particularité de se faire à rebours : le retour au village qu’on a quitté, à la terre qu’on a délaissé ; la tentative d’en tirer quelque chose malgré tout. Fleurissent alors d’arbres en branches, des flopées de fashion shops récupérés de la métropole, savants étalages d’une mode « made in China », faite de tissus synthétiques et colorés. Faute de boutiques comme en ville, l’environnement immédiat devient la structure primaire du commerce tertiaire. Les plans, les fonctions se mélangent, le décor devient outil et vice versa.
Dans la peinture de Kassou Seydou, on retrouve cette équivalence des termes. L’artiste s’est défait des effets de perspectives qui hiérarchisent. La profondeur est ailleurs. Tout et tous cohabitent sur un même plan – spirituel, graphique – dont l’élément de base, la ligne, renvoie à la vision esthétique de l’artiste.
 
Chaque vie, chaque destin est une écriture au monde. Chaque écriture est, quant à elle, une ligne modifiée pour faire advenir l’image, l’idée et le sens. De cette manière, une écriture est toujours pour Kassou Seydou à la fois spirituelle, sociale, politique et économique. Tel un sémiologue du quotidien, l’artiste matérialise littéralement dans son œuvre les grandes lignes de ces théâtres contemporains et de leurs maux insidieux.
On rit et c’est génial lit-on comme titre pour les deux hommes d’un triptyque assis les bras ballants. Il plane ici comme un air démissionnaire : on attend, on rit et ça suffit. Pourtant, toute une histoire est en train de s’écrire dans ce monde rural – signification de la phrase en wolof  »mbindoum kaw gue », qui donne son titre à l’exposition. L’histoire en filigrane d’une industrie cotonnière au Sénégal autrefois vive et créative, donnant naissance à l’excellence d’un artisanat comme celui des tapisseries de Thiès.
Aujourd’hui, le coton est vendu brut à l’export à des entreprises chinoises. Pas de valeur ajoutée sur le territoire, la matière est transformée ailleurs pour revenir manufacturée sous la forme de vêtements branchés ; faisant disparaître sous des couches de sapes et babioles en toc l’espoir devenu fou d’un savoir-faire valorisé, d’une créativité stimulante et d’une valeur-ajoutée émancipatrice.
 
Les œuvres de Kassou Seydou sont belles de la spiritualité d’une poésie au jour le jour. Elles sont vibrantes et contemplatives, mais non sans ironie et chargées de critique sur le temps dont elles parlent. De plus en plus complexes dans leur composition et le jeu de leurs références juxtaposées, les toiles de l’artiste se lisent ici comme une succession de microcosmes articulés, visions parcellaires d’un tout dont chacun doit prendre la mesure et pour lequel chacun doit choisir son rôle.