Kokou Anani, série Mutation
Kokou Anani, série Mutation
Nouvelles mythologie #3
Kokou Anani, série Mutation Technique mixte sur toile 180 x 150 cm 2019 © Sadikou Oukpedjo

La Galerie Cécile Fakhoury présente Silentium, la deuxième exposition personnelle de l’artiste togolais Sadikou Oukpedjo à Abidjan à partir du 9 mars 2019.

Après avoir développé très jeune une pratique artistique portée sur la sculpture et les assemblages, Sadikou Oukpedjo commence à peindre en marge de son travail de sculpteur et multiplie alors les expérimentations. Du papier de ciment aux rehauts de pastels, de l’utilisation de craies à la peinture sur toile, il crée des œuvres aux dimensions nouvelles, le dessin étant à la fois modelé à la manière du bois et envisagé comme un medium à part entière.

À partir de 2014, à son retour de la Biennale de Dakar, il commence une série d’œuvres, dont les figures hybrides seront exposées lors de sa première exposition personnelle, Anima, à la galerie Cécile Fakhoury à Abidjan en 2016.

Dans Anima, Sadikou Oukpedjo présentait un travail sur le corps humain, dont les formes modelées témoignaient de la dualité tant physique que spirituelle, mi-homme mi-animal, de chacun d’entre nous. Ses œuvres se voulaient un miroir déformant, troublant pour mieux révéler l’essence de la vie humaine, celle d’une identité parcellaire et à réinventer.

Pour Silentium, Sadikou Oukpedjo en appelle à nouveau à l’animal pour dévoiler nos contradictions les plus intimes, dans l’ubiquité de sa présence à l’homme.

Alors même que nos mythologies modernes sont fondées sur le don divin de la parole, censé extraire l’homme de sa condition animale, ce dernier se révèle n’être pas à la hauteur de lui-même.

Offrant d’une main le pouvoir des mots et instaurant de l’autre l’interdiction fondamentale de le nommer, le divin fait reposer la parole sur un silence premier, et scelle ainsi le destin commun du pouvoir et de l’impuissance.

Puisque la parole a perdu le pouvoir de faire, Sadikou Oukpedjo s’oppose au silence par la peinture. Il y dénonce une absence sonore, la contagion d’un mutisme intérieur, réduisant au silence ce qui devrait être dit aux autres, mais d’abord à soi-même. Ce qui, par sa violence, par sa puissance, devrait suffire à briser le mur du silence, le silence de notre conscience.

Quand la conscience se tait, l’homme tombe de son piédestal et perd la légitimité de sa supériorité. Les métamorphoses qui s’opèrent sous nos yeux témoignent de cette urgence à changer de paradigme. Il faut entendre ce silence, en prendre acte pour pouvoir se réapproprier une voix authentiquement humaine et retrouver le pouvoir performatif de la parole.

Les figures évanescentes émergeant de ses œuvres semblent lutter contre leur propre disparation, dans un équilibre fragile entre l’être et le néant. L’homme est engagé dans une lutte au corps à corps avec sa double nature, une lutte sans vainqueur, devenue constitutive de son être, sa part animale représentant un point de chute autant que d’envol.

Ces silhouettes tentent de composer avec leur pesanteur et celle de leurs silences, d’une légèreté insoutenable. Entre délivrances et frustrations, les couleurs profondes de Sadikou Oukpedjo révèlent nos propres aspérités, notre éternelle duplicité ainsi que notre inévitable responsabilité.