« Au cours des cinq dernières années, j’ai développé une mythologie personnelle qui prend forme dans un monde alternatif en perpétuelle mutation et qui structure l’ensemble de ma pratique artistique. Nourrie par les traditions orales d’Afrique de l’Ouest, les cosmologies vodou et les récits mythologiques grecs, cette recherche a donné naissance à un panthéon de sept figures surnaturelles appelées les « peaux ». À la fois allégoriques, ambiguës et puissantes, ces entités agissent comme des vecteurs de transformation pour celles et ceux qui les invoquent. Chacune possède sa propre esthétique, ses matériaux, ses récits et ses pouvoirs, me permettant de construire un univers narratif où le corps devient un espace de métamorphose, de résistance et de réinvention de soi.
Prenons par exemple Lara, la peau du contrôle, associée aux perles de verre. Je la représente dans des peintures et des installations derrière des barrières telles que des rideaux de perles et des murs en parpaings ajourés. Pour mon installation au Pavillon du Ghana à la Biennale de Venise, j’ai traduit son essence en un torse orné entouré d’un rideau de verre perlé, une métaphore visuelle de son pouvoir à demeurer insaisissable tout en restant visible.
À travers des installations immersives, des peintures monumentales et des tapisseries en techniques mixtes, je me fais l’interprète des désirs, des légendes et des manifestations de chaque peau. Mes œuvres déploient une narration visuelle et sensorielle où les spectateurs sont invités à pénétrer physiquement et émotionnellement dans cet univers. Les surfaces stratifiées de peinture, de pastels, de papier, de textiles et d’objets ritualisés — perles, fils teints, raphia frangé — convoquent à la fois l’esthétique de la mascarade et les matériaux liés aux pratiques rituelles et à la construction de sanctuaires. Ces éléments produisent une expérience tactile et immersive où les frontières entre le réel et le surréel se brouillent, laissant émerger des espaces de contemplation, d’étrangeté et d’émerveillement.
La mascarade occupe une place centrale dans ma pratique en tant qu’espace performatif où peuvent exister des identités mouvantes, hybrides et non conformistes. En invoquant les peaux, les figures que je représente se transforment : elles deviennent à la fois séduisantes et menaçantes, humaines et grotesques, vulnérables et souveraines. Cette coexistence de la beauté et de l’inquiétante étrangeté me permet d’explorer les tensions liées à l’expérience des femmes — la violence sexiste, l’objectivation ou la honte — tout en imaginant des formes d’émancipation qui dépassent notre réalité immédiate.
Mon travail cherche ainsi à proposer des réalités alternatives dans lesquelles la liberté d’expression de soi ne constitue plus un acte radical mais une évidence. Je m’intéresse au pouvoir de la narration et du mythe comme outils capables de relier passé, présent et futur, tout en ouvrant des espaces de réparation, de projection et d’espoir. En insufflant l’extraordinaire dans le quotidien, mes œuvres questionnent les normes oppressives et donnent corps à des possibilités libératrices.»
Na Chainku Reindorf
