Un est multiple: Elladj Lincy Deloumeaux - ABIDJAN

12 Décembre 2020 - 6 Mars 2021 Project Space - Abidjan

Un est multiple, tel est l’aphorisme choisi par Elladj Lincy Deloumeaux comme titre de sa première exposition personnelle. Deux termes a priori antinomiques qui décrivent pourtant parfaitement la vision complexe de l’artiste et sa conception de l’identité dans l’histoire. Des fragments de lieux, de visages, de souvenirs, comme la trace d’un paysage mémoriel et sensible. Les toiles d’Elladj Lincy Deloumeaux sont comme les voix d’un chœur ancestral qui nous raconte les couleurs d’autrefois et les rêves de demain.  L’artiste nous invite à partager des moments vécus ou racontés, nous présente les membres de sa famille, nous fait pénétrer dans son univers fait de souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’histoires familiales, à la frontière du réel et du rêvé. Ici sa sœur, là sa mère ou sa tante, tous les personnages peints composent le témoignage de l’histoire personnelle de l’artiste, sur fond d’une histoire plus vaste, celle des Antilles et plus particulièrement de la Guadeloupe, terre d’origine de l’artiste.

 

Alors, dans l’œuvre, débute un voyage dans le temps et l’espace. Elladj Lincy Deloumeaux nous invite à nous connecter à une ancestralité matricielle, liée à des rites passés, secrets parfois mais sans cesse réactualisée par une quête de sens contemporaine. Au-delà du physique, au-delà du tangible, la peinture d’Elladj Lincy Deloumeaux est celle d’une pensée grande ouverte, de la pensée en partage, allant des spiritualités caribéennes aux spiritualités africaines. La composition des toiles en témoigne, notamment par la présence symbolique d’animaux sacrés comme l’Ibis ou le babouin, représentant le savoir ; celle du Vesica Piscis aussi, principe symbolisant la réunion du monde matériel et immatériel sous la forme de deux cercles qui déterminent la dynamique de chacune des toiles. 

 

L’artiste nous rappelle qu’il n’y a pas d’identité qui ne soit une mosaïque, un archipel, fragile et créatrice à la fois. Dans la technique même, la fixité apparente du trait laisse transparaître un tremblement et fait exister les perspectives fécondes de l’inatteignable figuration. Influencé par la pratique du collage, Elladj Lincy Deloumeaux laisse volontairement la trace de son processus artistique, la peinture en train de se faire, comme l’indice que toujours tout est et que tout advient.

 

Le noir aussi porte un poids symbolique. Au-delà d’une couleur de peau, il symbolise dans différentes spiritualités afro-caribéennes et indiennes une couleur divine, le symbole du baiser du soleil, le noir charbon. Couleur primordiale et cosmique, lieu de la création et de la destruction, le noir est la composante essentielle des dessins de l’artiste, dont le format rappelle des photographies d’identité. Afin de laisser apparaître une forme, le noir du marqueur est à certains endroits annulé par du pastel blanc, comme en négatif, l’ombre précédant ici la lumière. Dans ses toiles les plus récentes, Elladj Lincy Deloumeaux travaille le noir par superposition de textures plus épaisses et plus fines, laissant place à des aspérités qui font écho à la complexité et la pluralité de l’identité des personnes représentées.  

 

À la manière de la mangrove, écosystème tropical au croisement de la forêt et du marais, où tous les arbres s’enchevêtrent et mêlent leurs racines au fond de l’eau, le geste plastique d’Elladj Lincy Deloumeaux s’étend sur les territoires de l’imaginaire et de l’histoire. Il se réapproprie les lieux et les espaces traversés à travers une galerie de portraits, fragments mêlés d’un récit intime et du récit plus vaste d’un territoire unique, celui des Antilles.

 

 

Né en 1995 aux Antilles sur l’île de la Guadeloupe, Elladj Lincy Deloumeaux vit et travaille aujourd’hui à Paris. A l’âge de 8 ans, Elladj quitte son île natale pour la Métropole avec sa famille. C’est un total changement, voire une révolution physique, mentale et culturelle. À travers ses œuvres, l’artiste explore une approche ouverte et vibrante de la relation des peuples et des imaginaires. Son travail est une forme de parcours initiatique, une réappropriation d’un soi ancestral qui passe par une confrontation à sa propre obscurité, avant de s’éveiller à sa propre lumière. Un passage de la méconnaissance à la connaissance de soi qui nécessite « une mise à mort » des illusions.