Au commencement du travail de Vincent Michéa se trouve une collection de matières sensibles – images, textures, formes et couleurs – qui ont pour l’artiste la double force des symboles. Dans ses œuvres, l’artiste nous dévoile quelque chose de son paysage intérieur, d’une pluralité unique, allant de la France à Dakar, sa ville d’adoption, en passant par de multiples espaces réels ou symboliques qu’il arpente par des sons, des formes et des couleurs et qui ne se soucient pas des règles de la géographie. Michéa nous invite dans ses œuvres à parcourir ce lieu pluriel qu’il porte en lui et à l’enrichir des échos que notre présence pourrait y créer.  

 

Vincent Michéa peint ce qu’il aime, sans concession, sans se soucier de ce qui pourrait être attendu de lui. L’artiste peint Dakar comme Nougaro chanta Toulouse, et il est en cela un peintre de variété d’une liberté déconcertante, un peintre du pittoresque, au sens premier du terme : ce qui mérite d’être peint. Michéa n’accorde pas ce mérite en fonction d’échelles de valeur qui lui seraient extérieures, mais en lien avec son plaisir et son goût propres, ce qui est finalement le seul critère qui tienne. Sa série de peintures de pochettes vinyles des années 70/80 issues du continent africain racontent ainsi tout ce qui les rend précieuses aux yeux de l’artiste : la musique contenue dans le disque bien sûr, mais aussi l’image qui y figure – témoin esthétique d’une époque –, la typographie utilisée ou encore l’usure de la pochette cartonnée qui raconte elle aussi quelque chose de l’histoire de l’objet. Vincent Michéa parvient magistralement à introduire dans ses œuvres la matière même du sentiment qui le relie aux choses qu’il représente (objets, images, lieux), et cela sur le même registre que leur manière d’exister dans notre espace intérieur – sans grands sentiments, sans grossir le trait, simplement par association d’idées et d’émotions. 

 

Du photomontage à la peinture en passant par la photographie, tout est lié chez Michéa et tout dialogue, démultipliant les traits d’union qui dessinent alors un univers flagrant de modernité, inscrit dans une iconographie vaste, africaine mais aussi européenne et américaine. Par la construction de ses images, à la frontière de différents lieux et époques, impalpable temporalité, spatialité, Michéa nous embarque dans un autre espace-temps. Dans sa dernière série d’œuvres, l’artiste s’amuse brillamment à troubler les frontières entre ses différentes pratiques, nous proposant de très grandes peintures de la ville de Dakar par l’intermédiaire de son ciel et de ses architectures surtout, peintures qui prennent parfois les atours de collages et trompent ainsi avec malice l’œil du spectateur tout en révélant la richesse des dialogues qui peuvent exister entre le photomontage et la peinture.  

 

De l’extravagante dérision des Dada Raoul Hausman, John Hartfield et Hanna Höche, Vincent Michéa garde et prolonge, dans un esprit joyeusement irrévérencieux, une posture de rejet des conventions esthétiques. Ainsi, les cultures se mélangent, les matériaux aussi, le bas et le noble s’inversent évoquant de manière plus contemporaine les travaux de Romare Bearden, Mickalene Thomas ou Lorna Simpson par exemple. La construction graphique des images s’inscrit dans la lignée des travaux d’un Roman Cieslewicz et demeure souvent subversive dans son rapport au code de la représentation. De ces échanges esthétiques nait alors une poésie visuelle caractéristique par ses formes et qui traduit la vision engagée du monde de Michéa.

 

La savante ironie de Vincent Michéa n’a en effet rien de futile. Quelque chose d’important se joue là. Dans la composition, les couleurs, les formes. Tout est là et rien ne doit être ajouté. La difficulté de faire simple, de toucher l’essentiel et de s’y tenir. L’importance dans le choix des mots pour les titres de ses œuvres illustre par ailleurs très justement son rapport à l’image. Vincent Michéa vient toucher du doigt la force subtile de certains adages familiers, ‘Que reste-t-il de nos amours’, ‘Toi seulement’, ‘Le ciel sera toujours bleu’… L’artiste révèle ainsi par son regard et ses œuvres tous les fragments de poésie qui composent notre quotidien et parvient à leur rendre hommage.

 

Vincent Michéa fait également honneur dans ses œuvres à toutes les références qui l’inspirent, aux grandes figures qui accompagnèrent en musique l’effervescence des indépendances africaines et marquèrent des générations. En plus du partage d’un univers culturel personnel, la démarche de Vincent Michéa peut être considérée à beaucoup d’égards comme un véritable travail d’archiviste, au sens de la conservation et la sauvegarde d’éléments du paysage culturel (musical, architectural, visuel…), d’autant plus précieux qu’ils constituent un patrimoine souvent en voie de disparition. Ce rôle de passeur et de transmetteur est particulièrement visible dans sa série de collages et de peintures du début de l’année 2022, qui s’articule autour de différents bâtiments ou statues de la ville de Dakar, à l’architecture emblématique, aujourd’hui menacés de destruction ou laissés à l’abandon. Sans les figer dans le temps, l’artiste parvient à perpétuer leur aura et leur histoire, et nous offre ainsi de les rencontrer directement non pas uniquement avec un regard d’historien mais aussi au travers de notre mémoire affective.    

   

Prodige de l’image et de sa polysémie, Vincent Michéa travaille dans un corps à corps de matières, toujours dans une grande fidélité à sa source iconographique, avec un rapport intime et mémoriel aux objets plastiques et symboliques qui l’entourent. Les œuvres de l’artiste acquièrent ainsi la vibrance de l’authenticité, sans apparat ni maniérisme, et nous emportent avec justesse à la rencontre de son interprétation sensible du monde.