Yopougon, Adjamé, Liberté: Armand Boua

1 Juin - 31 Août 2019 ABIDJAN

Pour Yopougon, Adjamé, Liberté, Armand Boua évoque ces quartiers d'Abidjan qui sont à l'origine de ses œuvres, de ces scènes de vie à la fois fugaces et persistantes, singulières et emblématiques d'une ville, d'un pays, et plus largement d'une histoire collective. À la suite de Brobrosseurs, exposition personnelle qui a eu lieu à Dakar en 2018, la nouvelle série d'œuvres sur carton et toile, se présente comme le portrait fragmenté de l'histoire d'une jeunesse aux prises avec une modernité confuse, impatiente et fascinante.

Au-delà d'une apparence séduisante au premier abord et de scènes de rue vivantes, le geste artistique d'Armand Boua vient gratter, brosser, frotter et écorcher la matière. Il témoigne d'une démarche engagée. En représentant des moments de son quotidien qui appartiennent aussi à une histoire commune, l'artiste ne se fait pas seulement le témoin de cette histoire, mais aussi le critique.

Cohabitent alors dans ses toiles prise de distance et familiarité. La technique de l'artiste reflète sa position ambivalente, à la fois partie prenante d'une communauté et observateur extérieur. Il utilise des matériaux bruts - cartons usés, goudron - comme métaphore de sa réflexion plastique et sociale. Les scènes qui naissent de cette lutte entre les matières accumulées et les espaces qui tendent au vide frappent par l'immédiateté de la reconnaissance qu'ils provoquent, et suscitent en nous un sentiment de proximité propre à l'ordinaire.

Les portraits, individuels ou collectifs, nous semblent familiers, nous en avons une mémoire intime et une connaissance sensible, comme s'ils avaient traversé le temps pour venir s'inscrire dans nos imaginaires, à la manière d'esquisses mentales. Prises sur le vif, ces figures, ces postures, se présentent comme des emblèmes, reconnaissables en un regard : une bassine, une couleur, une charrette, une pose, qui opèrent à la manière d'attributs. Le groupe prend le pas sur l'individu. Ces personnalités singulières ne faisant sens pour l'observateur qu'en tant qu'allégories immuables d'une culture incarnée. Armand Boua les représente ainsi tout en laissant affleurer la critique de cette prétendue fixité de l'image. En déconstruisant ces scènes de rue, il donne à voir le singulier derrière le symbolique.

Naissant des taches de couleurs, des creux, des bosses et des nervures du carton, ces figures semblent pourtant être toujours sur le point de disparaître. Matériellement figurée par des gestes que l'on devine impérieux, tendus, répétés voire cathartiques, cette dégradation appelle un regard plus attentif, et laisse deviner que ces scènes sont davantage qu'un paysage. À la manière d'une photographie dont le temps de pose aurait été décuplé, Armand Boua parvient à faire renaître la fulgurance de l'instant dans le temps long d'un travail en plusieurs étapes, irriguant ainsi ses œuvres d'une énergie débordante mais vertigineuse d'être peut-être vaine.

Pour cette exposition, la vision d'Armand Boua prend de l'ampleur. Bien que toujours ancrées dans les quartiers populaires d'Abidjan qui l'ont vu grandir, ces scènes de vie font signe vers un ailleurs utopique. L'artiste développe une technique plastique profondément en lien avec le message qu'il véhicule. Il explore le support plus classique de la toile qu'il ne cesse de déconstruire et d'interroger.

Yopougon, Adjamé, Liberté, comme un message fort d'appartenance, à la fois rengaine intime et chant qui préside à la lutte. Armand Boua ne conserve ici des figures qu'il peint que l'essentiel, que ce qui demeure sur notre rétine, à la manière d'une image mentale. Il débusque l'ordinaire afin de lui donner un sens et une langue, pour qu'enfin il parle de ce qu'il est, au-delà des stéréotypes.