Dans « Nouvelle aurore », un poème de Hommes de tous les continents écrit pour célébrer l’aube des indépendances et des libertés créatives, Dadié proclame « le temps du rêve de l’enfant ». Il appelle à une revitalisation des formes antiques d’expression et de songes populaires, dans la Cité Nouvelle rêvée par les générations passées, soit une manière d’invocation d’une modernité alternative. Une modernité délestée des ambiguïtés de la redécouverte romantique des arts nègres par les courants européens d’avant-garde picturale et sculpturale du vingtième siècle.
Depuis l’exposition séminale Corps sculptés, corps parés, corps masqués (1989), qui explorait au Grand Palais à Paris la relation entre ancestralité et génies tutélaires dans les arts de Côte d’Ivoire, le lien entre esthétique et spiritualités est largement sous-évalué dans les projections de cette scène. Or, la création contemporaine est marquée par la prégnance de l’invisible et des géométries sacrées, de Christian Lattier et Frédéric Bruly Bouabré à Ouattara Watts et Ernest Dükü. Les deux premiers représentent pour ce dernier des figures totémiques, des référents plasticiens sans lesquels il est difficile d’accéder à une pleine compréhension de son vocabulaire formel. Dadié, Kourouma et Adiaffi tiennent, en littérature, la même fonction de colonne de soutènement d’une œuvre de synthèse.
Peintre et architecte, Dükü déplace le questionnement de la matière et des volumes qui préoccupait les artistes du mouvement Vohou-Vohou, qui dominaient les Beaux-Arts d’Abidjan pendant ses années d’apprentissage, vers des territoires métaphysiques où la substance dépasse toujours la forme. Influencé par les intuitions revivalistes du courant négro-caraïbe actif sur les bords de la lagune Ébrié, du groupe Fwomajé, d’AfriCOBRA, et par des artistes transafricains majeurs comme Wilfredo Lam ou Jean-Michel Basquiat, Dükü conçoit une esthétique de la relation d’une étonnante plasticité. Elle prend sa source dans l’Égypte et la Nubie pharaoniques revisitées par Cheikh Anta Diop dans Civilisation ou barbarie (1981), mais surtout dans son maître ouvrage, Antériorité des civilisations nègres. Mythe ou vérité historique (1967).
Le temps du rêve de l’enfant — Architectures invisibles invite Ernest Dükü à ouvrir les portes de notre Cité intérieure en dialogue avec deux artistes importants des modernités transafricaines représentés par la Galerie Cécile Fakhoury : Wèrèwèrè Liking et Souleymane Keïta.
Poétesse, issue de la performance, du théâtre rituel et des arts de la scène, la première se considère comme une sorte de continuité vibratoire de ses ancêtres. Elle développe une œuvre originale qui déploie une grammaire mystérieuse portée par une vision sensible à tous les ordres cosmiques. La sélection de Liking se bornera à quatre tableaux tirés de la série Les Cités fantastiques.
Le second est affilié à la première génération de l’École de Dakar, dont l’éclosion fut favorisée par le poète-président Léopold Sédar Senghor, pour traduire plastiquement les conceptions philosophiques de la Négritude. Son économie de la lumière et la répétition des signes caractérisent une peinture qui renoue joyeusement avec l’hermétisme des sociétés initiatiques soudano-sahéliennes. Le corpus de Keïta se focalisera également sur quatre œuvres provenant des séries Synthèse, Scarifications et Chemise du chasseur.
Dans le Project Space de la galerie, Architectures invisibles — Rêves en miroir réunira, dans un display, sept artistes transafricains autour d’Ernest Dükü : Assoukrou Aké ; Dalila Dalléas Bouzar ; François-Xavier Gbrè ; Marie-Claire Messouma Manlanbien ; Roméo Mivekannin ; Cheikh Ndiaye ; Ouattara Watts.
Les deux espaces figurent, par leur unité visuelle, l’idée de renaissance, l’absolue continuité entre la nuit et l’enfantement du jour à travers la voûte étoilée, laquelle renvoie à la déesse Nout personnifiant la course de la lumière, le noir sans fond sur lequel naviguent les étoiles, ses enfants. Elle est maîtresse du principe de vie et de mort, promesse de résurrection. Elle est témoin de la navigation de Rê (le dieu Soleil) et de ses compagnons dans une barque, à travers les douze portes du monde souterrain évoquées par le Livre des portes pour symboliser le décompte des heures du cycle jour-nuit-jour. L’architecture d’exposition entend réaffirmer le geste scénographique comme pratique à la fois curatoriale et artistique.
